Apprendre à vivre sans toi – Quelques instants d’un deuil

Ce matin je pense à une femme. Photographe très engagée dans une cause qui l’émeut, elle me parle de ces femmes réduites en esclavage qui se donnent la mort et que personne n’écoute. Elle me dit vouloir avancer et parler de son reportage, le diffuser, montrer ces femmes dont la souffrance est niée. Quand je la vois en parler j’ai envie de voir ses photos, voir ce pays que je ne connais pas et ces femmes qui doivent être magnifiques malgré leurs souffrances.

Elle vient pour du coaching, mais comme cela arrive parfois, préfère l’aide d’un psychologue. En effet, le coach aide à atteindre l’objectif, en aidant notamment à passer dans l’action. Or cette femme est déjà dans l’action, elle fonce, mais aveuglément. Elle fait les choses dans la souffrance. Et appelle à l’aide pour panser ses plaies et évoluer sereinement. Rapidement, par les séances, on avance.

Quand on est psychologue on écoute, on observe mais parfois connaître la personne nous manque. On comprend petit à petit la personnalité, on connaît l’histoire, la gestion des émotions, des événements. Ce qui la fait rire et ce qui l’agace. Parfois on sent des choses, on perçoit des qualités qui pourraient nous plaire sans pouvoir les toucher du doigt. On aide des personnes que l’on apprend à connaître et une fois que c’est fait elles partent. C’est un peu comme ces rencontres éphémères sur le quai d’une gare en attendant le train, dans une salle d’attente, un magasin. J’aime n’être qu’un passage. Mais parfois c’est vrai, j’aimerais profiter un peu plus de mes patients, de leur beauté.

Deuil

Instant immortel en Ecosse enneigée, décembre 2013.

Je pense toujours à cette femme et à ses photos. Elle a parcouru tant de pays, vu tant de choses que j’ai l’impression de les vivre à travers elle. Je me mords les lèvres pour ne pas lui demander d’apporter quelques photos. Confiante, elle continue à parler et au fil des séances elle prend conscience de son blocage, de ce qui l’empêche de finir ce reportage en lui donnant vie, en le communiquant. Diffuser son reportage serait clore le sujet, tourner la page de ce pays. Sauf qu’elle a vécu là-bas, aimé et perdu aussi. Elle ne peut pas laisser ces tombes dans ce pays, les abandonner en passant à autre chose. On parle alors de ses deux deuils. De ses émotions qu’elle rejette quand elles arrivent. De ces personnes qu’elle a aimées et qu’elle ne veut pas laisser partir.

Elle me fait penser au texte de Jacques Salomé, psychosociologue, dans son livre Le courage d’être soi :

« Le courage d’être soi va se révéler à nous au travers d’une succession d’épreuves. Il devra se nourrir à des racines autour de la confiance en soi, du respect de l’ex-enfant qui est en nous, de la responsabilisation pour l’adulte que nous sommes devenus.
Et pour cela nécessiter un nettoyage de la tuyauterie relationnelle avec notre passé, un lâcher prise sur les ressentiments, les regrets, les amertumes ou les accusations sur les personnages clés de notre histoire.
Le courage d’être soi suppose d’aller au-delà des loyautés invisibles, des fidélités qui nous enferment pour accepter d’oser sa propre vie, sans se sentir coupable de la vivre à temps plein. »

Cette femme veut être fidèle à ses amis perdus or aboutir ce reportage pour elle c’est leur dire Adieu. On est tant fidèle aux êtres chers disparus qu’on se sacrifie en leur nom. On ne se donne pas le droit de continuer à vivre. Les pleurer leur permet de vivre à travers nous.

Si je vous parle de cette femme c’est parce que chaque rencontre me touche. Celle-cisoutien psychologique deuil également. Des personnes endeuillées, j’en croise et en ai croisé un certain nombre. A chaque fois ce sont des moments magiques. Certes je vois la personne souffrir, puis si elle me le permet, je l’aide à se relever, à voir du beau dans l’avenir. Les larmes montent ou les yeux s’humidifient et je ne suis pas épargnée.

D’abord souffrance le deuil devient peu à peu beauté. L’être perdu peut renaître à travers notre vie et l’acceptation de nos émotions.

Certains communiquent à leur façon avec cette vie qui n’est plus. On fait appel parfois à la religion qui nous relie à l’esprit, au dépassement de soi. Car le deuil s’étend comme une ombre sur notre épanouissement. On le connaît mal ce deuil, on ne se doute même pas qu’il est devenu blocage dans différents domaines de notre vie. Et quand on est prêt, on affronte les émotions, au quotidien. On sort comme d’un déni et on se prépare à un avenir meilleur. Car on se rend compte que l’on n’a pas tout à fait accepté ce qui est arrivé, et alors, là, le travail commence.

Et vous? Avez-vous eu à surmonter un deuil? Comment l’avez-vous géré?

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Marie
Invité
Marie

Bonjour ! Cela fait quatre ans que mon mari est “parti”. J’ai donc mis quatre ans à sortir des de mon hébetement. Et de la bataille contre la maladie que je menais à ses côtés. J étais si sûre qu on allait gagner ! Je sais aujourd’hui vers où je dois aller. Je viens de passer une période infiniment difficile pendant laquelle j avais perdu toute forme de concentration, pendant laquelle je ne savais pas où aller. Et pendant laquelle on sait qui nous entoure. Mon mari sera toujours là mais j’ai compris qu il fallait que je continue ma route, autrement, ailleurs. Ce qui est passé est sacré mais appartient au passé. Il faut que je me construise un autre bonheur qui fera également le bonheur de mes enfants qui n attendent que cela pour moi. “profites Maman maintenant” m ont ils dit. Nous sommes liés par le coeur et le souvenir mais ils m encouragent pour la suite… Merci d avoir lu min message.:-)

nait el hocine yacine
Invité
nait el hocine yacine

Bonjour
j’ai ma nièce de quatre ans qui dit à sa mer de me maquiller ,quand arrive le moment des repas elle veut s’asseoir sur la chaise du bébé,est elle mets un bavoir et dit je ne sais pas marcher et pleure tout le temps ,je vous signale que sa mer est enceinte de six mois et attends une petite fille.
quelle est votre analyse s’il vous plait
merci d’avance

marina
Invité
marina

Bonjour Madame Dussauge
J’ai déjà participé à un autre débat sur le thème”je quitte ma psy”.
J’ai beaucoup aimé votre sens d’analyse c’est pour cela, qu’aujourd’hui,je reviens vers vous pour vous parler de ma terrible douleur. Avant tout,je tenais à vous dire que j’ai pris rdv chez une psychologue(une autre que celle que je consultais déjà),mais je doute fort du résultat!
Ce premier novembre,alors que j’étais en visite chez mes parents à l’étranger,tard dans la soirée le téléphone sonne.Au bout du fil,mon mari en larmes hurlait qu’un malheur était arrivé dans notre petite famille.
Ma “fille” mon bébé de 22 ans que je chérissait tant s’était…
Elle s était donné la mort. Elle avait décidé sagement de partir sur la pointe des pieds, sans rien dire à personne, sans attendre mon retour,sans un dernier baiser juste nous laissant un mot d’amour.
Depuis ce jour c’est le néant.Je m’étais interdit de manger ,car elle ne mangeait plus cela a duré cinq jours jusqu’à ce qu’elle soit enterrée.J’ai du manger car ma soeur ne voulait pas me quitter tant que je ne l’avait pas fait.
Je voulais mourir et je le souhaite toujours.Mais une amie m’a dit que si je décidais de la rejoindre,je ne me retrouverais pas forcément à ses côtés.
Mon fils, deux jours après les obsèques a eu un contre choc.Alors que s’était lui qui nous portait il s’est retrouvé confronté à l’absence de sa soeur avec qui il avait tant partagé. Il est hospitalisé dans une clinique afin de se reconstruire.
Pour moi c’est une double peine, nous lui rendons visite régulièrement et feignons d’être bien pour ne pas lui montrer notre grande peine. Puis ,lorsque nous rentrons à la maison je m’accorde ce temps avec ma petite “Anais”et je laisse couler mes larmes.J’ai mal au plus profond de mon être;physiquement,mentalement et moralement.
Plus rien ne me fait envie,je ne sais pas quand et comment vais je reprendre le travail.Mes collègues souhaitent venir me réconforter,mais même leur compassion et leur gentillesse toutes légitimes ,me semblent être une agression.
Sa chambre est là au fond du couloir,tout y est figé comme si elle allait revenir.Elle avait de l’amour à revendre,passionnée de photo et de chevaux. Elle cherchait dans sa petite vie(bien remplie),”le parfait “,ignorant que cela n’existe pas.Elle a décidé ce premier novembre 2018 d’aller voir ailleurs si elle pouvait le saisir.
J’ai encore très mal en écrivant ces quelques lignes,mais j’espère qu’elle a trouvé cette quiétude à laquelle elle aspirait tant.
Avant, j’avais peur de vieillir, aujourd’hui je compte les années;les mois; les jours,les heures … qui me séparent d’elle et j’ai hâte d’être à ses côtés.
Merci de m’avoir lue.